mardi 18 décembre 2012

Dieu au-devant de l’humanité blessée : A la lumière de la parabole du bon Samaritain (Halte spirituelle/Montmartre– Avent 2012).


0. Introduction
La relation entre Dieu et l’humanité commence par une histoire d’amour : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son fils afin que tout être humain qui croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle» (Jn 3, 16). En effet, Dieu a appelé l’humain à l’existence dans une nature humaine et dans une humanité admirables. Mais il faut dire tout de suite que le monde dans lequel nous vivons n’est pas le paradis originel, ce paradis splendide où il se sentait bien exister.

C’est aujourd’hui une humanité blessée et marquée par le refus de Dieu. En témoignent au quotidien les médias visuels qui portent directement dans nos maisons des scènes bouleversantes de guerre et de violence, de famine et de pauvreté, de maladie et de malaise, de catastrophes naturelles comme les inondations et les tremblements de terre… Mais ce qui étonne le plus c’est que nous sommes tellement habitués à tout cela que nous pouvons passer à côté des scènes les plus horribles sans nous laisser toucher, sans nous sentir interpellés.

Malgré tout, Dieu demeure un amoureux de la vie, un ami passionné des êtres humains. Il continue d’aimer l'humanité, mais plus spécialement celui à qui il l'a destinée, l'être humain. Le monde est la « passion » de Dieu. « Comment t’abandonnerais-je, Ephraïm ? Mon cœur en moi se retourne et toutes mes entrailles frémissent » (Os 11,8). C’est un Dieu qui se laisse émouvoir par la  misère de l’humain. Les souffrances du monde sont ressenties par Dieu comme un coup au cœur. Son plus grand bonheur serait que nous revenions à lui, à l’instar du fils prodigue. Car sa gloire c’est l’homme vivant (cf. Irénée de Lyon).

A travers la naissance de l’enfant Jésus au monde, c’est Dieu lui-même qui vient audevant de l’humanité blessée parce qu’il veut lui manifester sa bonté et sa miséricorde. Jésus-Christ est en réalité, celui sans lequel on ne saurait rien dire de Dieu[1]. Il prend chair en Jésus pour venir à la rencontre de ses créatures que nous sommes, non pas comme un juge redresseur de torts mais comme un donneur de vie rempli de bienveillance et de miséricorde.

Car « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jn 3, 17.) Et cette prévenance de Dieu sur la route de notre humanité éclaire singulièrement cette volonté de proximité qui devrait caractériser nos rapports interhumains. Car, à en croire Maurice Zundel, « ce que l'expérience nous apprend, c'est que la foi la plus difficile, c'est la foi en l'homme. Croire en l'homme: il faut pour cela une espèce d'héroïsme »[2].

1. A la lumière de la parabole du bon Samaritain
Notre réflexion, comme l’indique bien son titre, s’inspirera de la parabole du Bon Samaritain. En fait, cette parabole se compte parmi les paraboles les plus puissantes et les plus personnelles du ministère pastoral de Jésus. Parabole puissante, elle l'est dans la mesure où elle met à l’œuvre le  pouvoir de l’amour qui dépasse tous les credo et toutes les cultures et fait d'une personne complètement étrangère notre prochain.

C'est également une parabole personnelle du fait qu’elle décrit avec grande simplicité l'épanouissement d'une relation humaine qui implique un contact personnel, y compris d'ordre physique, au-delà des tabous sociaux et culturels. C'est finalement une parabole pastorale, riche du mystère du souci de l'autre, enraciné au cœur de la culture humaine. Bien plus, c’est une parabole essentiellement pratique. Elle nous lance un défi: dépasser toute barrière culturelle et communautaire pour aller et faire de même. Car, «la vocation des chrétiens, c'est de partager généreusement cet amour sur les chemins divers que parcourt aujourd'hui l'humanité, des chemins qui sont nouveaux et parfois dangereux, mais toujours ouverts aux personnes en route...»[3]

2. Le souci du Royaume
Le souci d’hériter le Royaume se trouve être la toile de fond qui motive la démarche de l’interlocuteur de Jésus. En effet, il est important de mentionner, d’une part, que la parabole du bon Samaritain n’est pas seulement une exhortation à se montrer bienveillant à l’égard de son prochain. Ce serait une interprétation réductionniste. En effet, l’importance de cette parabole réside surtout dans le fait qu’elle porte sur la vie éternelle, un sujet central du christianisme. Cette remarque est nécessaire car on a tendance à l’enseigner strictement du point de vue éthique, ou à la présenter simplement comme une leçon sur l’obligation morale d’aider quelqu’un en difficulté.
D’autre part, notons que le docteur qui interpelle insidieusement Jésus sur ce qu’il faut faire pour hériter la vie éternelle et qui est le prochain, est un homme en quête de sens, un chercheur de Dieu. Ceci veut dire que même aujourd’hui, malgré tous les discours sur la sécularisation et le rejet de Dieu, il y a encore et peut-être de plus en plus des gens qui veulent se reconstituer aussi bien humainement que spirituellement. Mais comme dans toute recherche, on a parfois du mal à trouver le vrai chemin.

Tout naturellement, Jésus le renvoie tout d’abord à la lecture de la Loi, et plus spécialement du premier commandement et, d’autre part, pour clarifier le concept de prochain, il recourt à une histoire exemplaire où cet amour du prochain est bien mis en exergue. Car pour Jésus, l’important n’est pas de savoir qui est mon prochain pour l’aimer, mais d’avoir au cœur la disposition à s’émouvoir et de s’approcher de tout être humain qui est dans le besoin et qui sollicite notre générosité. Malheureusement, dans son illustration, Jésus va se servir d’un homme dont l’identité est controversée. Avant d’entrer dans le vif du sujet, disons un mot sur « les Samaritains. »

3. Qui sont les Samaritains (Lc 10, 30-37)  
En fait, le mot « Samaritains » désigne les habitants de la Samarie, un lieu géographique bien déterminé. La ville de Samarie fut construite sous le règne du roi Omri (885-874 av. J.-C.). C'est lui qui donna à la ville le nom de Samarie (1 R 16,24). Plus tard, Samarie désignait toute la région géographique. C'est ainsi qu'au temps de Jésus, la Samarie constitue l'une des trois parties de la Palestine avec la Judée (au sud) et la Galilée (au Nord).

Bien qu'ils fassent partie du peuple de Dieu, les Samaritains se distinguent nettement des autres Juifs. Sur le plan historique, certains événements contribuèrent à séparer les Samaritains des autres habitants de la Judée. L'opposition s’amorce par le schisme de 935 av. J.-C. Le peuple hébreu se scinde alors en deux: le Royaume du Nord et le Royaume du sud. Environ deux siècles plus tard, en 721 av. J.-C., les Assyriens s'emparent de la capitale de la Samarie pour mettre fin au Royaume du Nord. À partir de cette date, la population samaritaine forme un regroupement de gens constitué d'Assyriens venus repeupler la Samarie et d'Israélites non déportés du Royaume du Nord. Ces deux groupes se mêlent l'un à l'autre et il en résulte une « dilution » de leurs croyances religieuses respectives.

Deux autres faits accentuent la division entre les Samaritains et les Judéens. D'une part, au VIe siècle av. J.-C., les Samaritains se construisent un temple sur le mont Garizim. Ce nouveau lieu de culte constituera un sanctuaire rival du temple de Jérusalem. D'autre part, en 166 av. J.-C., des troupes samaritaines se joignent à l'armée séleucide pour combattre Israël lors de la révolte des frères Maccabées: « Apollonius rassembla une troupe importante de Samarie pour faire la guerre à Israël» (1 M 3,10).

Au temps de Jésus, les Juifs considèrent les Samaritains comme des hérétiques (ils ne reconnaissent que les cinq premiers livres de la Bible), des schismatiques pour avoir construit leur temple sur le mont Garizim) et même comme des païens. Saint Jean dans son évangile témoigne notamment de ces relations tendues entre Juifs et Samaritains. Ainsi, le dialogue entre Jésus et la Samaritaine rappelle que les Juifs n'ont pas de relations avec les Samaritains (Jn 4,9). De plus, les Juifs emploient le terme « Samaritain » pour injurier Jésus: « N'avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon? » (Jn 8,48). Cependant, dans l'évangile selon saint Luc, Jésus rend hommage à un Samaritain. Il l’admire et va même jusqu'à le présenter comme un homme plein d’humanité et de charité fraternelle (cf Lc 10, 29 -37).

4. Le sens de la parabole
La tradition théologique et pastorale a lu dans ce texte un reflet de l’humanité blessée et abandonnée à elle-même, et de la compassion de Dieu qui, à travers le Fils, se penche pour la soigner. Cette interprétation se base sur une parole “saisi de compassion” qui apparaît ici, comme dans le récit de la veuve de Naïm (Lc 7, 13) et pour le même motif qui pousse le père du fils prodigue à accourir vers lui (Lc 15,20). Cette interprétation si pleine de beauté et si suggestive est toujours valide et montre comment vivre les sentiments mêmes du Christ, s’agenouiller comme lui devant l’humanité blessée et violentée et secourir par tous les moyens les blessés et les abandonnés qui gisent à “demi morts “ à la périphérie de notre société.

L’expérience du Samaritain c’est aujourd’hui cette espace immense, où vaquent à leur démence des hommes et des femmes, des enfants et des personnes âgées, des marginalisés et des déshérités qui portent dans leur corps “à demi-mort” les marques de la souffrance que l’égoïsme et le manque d’attention ont imprimées dans leur corps et dans leur âme. Ils sont innombrables les visages défigurés par la violence et l’injustice : visages d’émigrants et de réfugiés en quête de patrie, de femmes et d’hommes exploités, d’anciens et de malades abandonnés à eux-mêmes ; visages humiliés par les partis pris raciaux ou religieux, visages d’enfants traumatisés dans leur corps et dans leur esprit, visages défigurés par la faim et la torture...

Par ailleurs, le vrai défi consiste à se mettre en action, en donnant priorité à celui qui est dans le besoin, aux personnes plutôt qu’aux affaires, aux itinéraires thérapeutiques plutôt qu’aux normes sacrées qui très souvent font obstruction à nos élans de compassion, comme cela est arrivé au prêtre et au  lévite. En fait, fidèles à la loi et à l’institution, il leur était impossible de libérer l’imagination de la charité. Ils ont poursuivit leur chemin afin de rester purs dans le sens légal et cultuel du terme.

C’est curieusement, celui qui vivait la religiosité et le culte sous une forme pas correcte, voire dépréciée par les chefs religieux officiels, qui s’est montré le seul capable de vivre la charité. Libre des schémas sacrés extérieurs, il se laissa émouvoir au plus profond de lui-même par « le regard de l’autre » (E. Levinas). Lorsque les entrailles s’émeuvent, même les recours pauvres comme l’huile, le vin, les bandelettes, se convertissent en signes de grande et profonde valeur.

Mais il faut surtout descendre de la monture, signe de notre état privilégié qui nous sépare de tant de personnes sans dignité, sans toit, sans avenir. Notre monde a aujourd’hui besoin d’une communauté samaritaine, celle constituée ceux et celles qui demeurent avec Lui et qui partagent sa compassion pour l’humanité. C’est ainsi qu’émergera la vraie fraternité de Jésus dans un monde violent et injuste. À la lumière de toute la vie de Jésus, et plus particulièrement à la lumière de sa venue au monde à Noël, on comprend mieux qu’il est lui -même "le bon samaritain" venu au secours de l’homme blessé.

5. Réajuster notre regard et agir
Selon Ignace De La Potterie, « la foi chrétienne est un chemin du regard… »[4]. Cela signifie que pour avoir la foi, il nous faut apprendre à voir et cela signifie que notre regard doit continuellement marcher, être en mouvement à la recherche continuelle de Dieu qui est présent au cœur de l’histoire humaine. Et ceci est très important car trop souvent notre foi se fixe au contraire sur des lois, sur des préceptes, sur des schémas, sur des principes parfois sans un impact visible sur le concret de notre existence. Quant à Dieu, Il se fait présent dans ce qui est inédit, inattendu, dans ce qui va au-delà de nos planifications.

Le fait que l’Evangile décrit cet homme à terre comme à demi mort, c’est-à-dire entre la vie et la mort acquiert une signification encore plus poignante. Ceux qui le voient ainsi sont appelés à choisir s’ils veulent se ranger du côté de la mort et continuer leur chemin sans s’occuper de lui, ou bien s’ils veulent se ranger du côté de la vie et prendre soin de lui. Cet homme samaritain, s’étant approché de lui semble vouloir lui dire : « je me range en faveur de ta vie ». Le Samaritain c’est clairement la figure de Jésus Sauveur, expression parfaite de la miséricorde de Dieu, qui vient guérir l’iniquité qui défigure le monde[5].

L’homme à demi-mort peut être l’icône non d’un particulier, mais de la situation de peuples entiers qui ne peuvent pas s’acheminer sur la voie du développement sans l’intervention solidaire des autres pays. Notre réalité de crise socio-économique mondiale nous appelle aussi à cette interprétation actuelle. Dans ces cas-là il faut se demander qui sont les brigands qui ont dépouillé ces peuples pour les laisser aux limites de la survivance. L’homme à demi-mort peut être aussi l’icône d’une église aujourd’hui blessée en son intérieur par de nombreuses vicissitudes douloureuses. Tout le monde, hommes, peuples, église, attend la rencontre avec le Samaritain, une rencontre capable de redonner la vie.

Pour renaître nous devons devenir capables de voir. Le malheureux qui se trouve dans la poussière de la route, pour le prêtre et pour le lévite est un obstacle à éviter et une entrave pour leurs projets, tandis que pour le Samaritain, il est un capital de grâces pour un investissement en humanité. Le Samaritain vit l’homme blessé et à demi mort et il s’approche de lui, c’est-à-dire qu’il se fait son prochain. Dès lors, se demander « Qui est mon prochain ?» n’a plus de sens, il faut plutôt se demander : « de qui dois-je devenir le prochain ? ». La réponse est simple : de tout homme qui a besoin de moi, dans la situation réelle du moment où je le rencontre.

Un homme on le reconnaît à son regard. Nous devons donc apprendre à aimer par les yeux, comme le Christ le faisait : «.Posant alors son regard sur lui, Jésus se mit à l'aimer...» (Mc 10,21). Pour savoir voir comme Dieu, nous sommes appelés à regarder vers Lui (Ps 33, 6). Devant les innombrables situations de nécessité et de besoin qui accompagnent l’homme contemporain, notre cœur devient parfois petit parce que nous nous sentons tellement impuissants qu’il devient plus facile d’essayer de ne pas voir, de se tourner de l’autre côté, de trouver les justifications les plus raffinées pour éviter de se sentir directement interpellés par le regard de l’autre.

Conclusion
Enfin, la parole de Dieu suscite toujours un mouvement de sortie de soi et d’accueil de l’autre. Toujours, elle décentre l’humain et le déporte, au-delà de lui-même, notamment vers les blessés de l’humanité, leur dévoilant ainsi l’universalité de l’amour de Dieu. Finalement, il ne nous reste qu’à entendre et à mettre en pratique l’appel de Jésus : « Va et toi aussi, fais de même » (Lc 10,37).

Mais il n’est pas toujours facile de se laisser toucher par la misère d’autrui. Les évangiles montrent à plusieurs reprises, comment il est parfois difficile de répondre positivement aux appels de détresse.  D’abord, on se sent découragé lorsqu’on a le sentiment de ne rien faire pour notre prochain, qu’il soit proche ou lointain, du fait qu’on n’a pas grand-chose à lui offrir (Jn 6, 7). Pourtant, c’est ce peu qui servira à nourrir tout le monde. L’essentiel s’opère au moment où l’on se sent impuissant. Car c’est justement au moment où on a l’impression d’être inutiles et inefficaces que l’autre perçoit et reçoit ce qui le redresse et le fait vivre.

Ainsi, l’autre que je secours  me renvoi ainsi à quelque chose de ma propre finitude, de ma propre fragilité, en même temps qu’il me redit la promesse que je vis moi-même. Du coup, il devient un défi à tous mes orgueils, à mes solitudes, à mes suffisances. La vie pour tous renaîtra quand nous aurons compris que nous ouvrir à Dieu c’est nous laisser caresser par la brise fraiche et novatrice de son Saint Esprit, c’est ne rien tenir pour acquis, c’est plutôt savoir que Dieu, dans sa miséricorde est capable de transformer notre vie et le monde entier sans autre pouvoir que la force de son Verbe éternel dont nous attendons avec joie la naissance.

Que ce verbe des lumières vienne transformer notre regard sur l’autre et le monde qui nous entoure, afin que son Règne soit effectif en nous et dans toute l’humanité. Bonne suite du temps de l’avent et que le Dieu de miséricorde nous bénisse et nous garde !

Sébastien Bangandu, aa




[1] François Varillon, Beauté du monde et souffrance des hommes, éd. Bayard, Paris, 2005, p. 322.
[2] Maurice Zundel, Vie, mort, résurrection, Éditions Anne Sigier, 1995, p. 23.
[3]Card. PAUL POUPARD with MICHAEL PAUL GALLAGHER, What will give us Happiness? Dublin, Veritas, 1992, p. 124.
[4] Ignace De La Potterie, Regarder pour croire, tiré de : Il Sabato, 14.11.1992, n. 46, p. 60-65. 
[5] Mgr Albert-Marie de Monléon, Miséricorde, bonheur pour l’homme, éd. Lethielleux, Paris, 2011, p. 21.

2 commentaires:

Papillon a dit…

Félicitations ! Profonde recherche qui invite à la réflexion en ce temps de l'Avant.

Sébastien Bangandu a dit…

Merci infiniment, Papillon. C'est bien gentil de ta part. Profitant de Noël, à l'aube d'une année nouvelle, je voudrais te souhaiter santé, bonheur et prospérité!